Quelques notes de travail... ce texte n’est pas un « avis » comme un autre, il est produit à partir d’expériences cumulées et de l’étrange expérimentation grandeur nature qu’est le confinement. Il ne s’agit pas d’une analyse « scientifique » de la situation, d’une part parce que ça ne s’est pas passé dans des conditions de laboratoire, d’autre part parce que le savoir qui a été mobilisé dans le travail social est un mélange d’expérience, d’invention, et de quelques éléments théoriques qui a permis de prendre en main beaucoup de situations difficiles sur le terrain. D’où la volonté, non pas de l’opposer au savoir formalisé, mais de l’intégrer dans la production d’un savoir pratique. L’objectif n’est pas de tirer les conclusions ou faire un bilan de ce qui s’est passé, mais d’explorer des pistes de travail, mettre en lumière des questions qui peuvent s’avérer utiles. Regarder surtout comment une action a été possible. Une dernière précision, il ne s’agit pas de chercher des héros à honorer, encore moins de traîtres à dénoncer. Rien d’aussi épique, la préoccupation est beaucoup plus pragmatique : profiter de l’expérience du travail pendant la crise de la Covid. Prendre quelques éléments, qui s’intègrent dans le travail réalisé par la Coordination sociale de Laeken, qui pourraient être intéressants pour la suite...
La numérisation des services sociaux, comme du reste, se fait. Tantôt parce que ce serait plus efficace, tantôt parce que c’est moins cher. Ou alors parce que « si on la fait pas aujourd’hui il faudra bien la faire un jour », mais là on ne postpose pas... Bref la virtualisation est une affaire sérieuse, ce n’est pas avec des travailleurs sociaux, des infirmières ou des enseignants qu’elle sera discutée. D’ailleurs, qu’auraient ils à dire ? Il n’iraient pas dire que la numérisation des services sociaux développe un apartheid social, n’est-ce pas ?
Dans une analyse précédente j’ai présenté le sens commun comme la problématique centrale de l’éducation populaire, cette analyse-ci continue en quelque sorte la réflexion qui se poursuivra dans d’autres travaux. Je propose non pas un manuel ni un précis d’éducation populaire suivant ce principe, mais de regarder comment ça pourrait être utilisé, peut-être l’esquisse d’un programme de recherche à venir. Dans ce texte je tenterai d’analyser particulièrement une série « d’écueils » relatifs à la manière d’utiliser les savoirs populaires (la formulation est volontairement très ouverte à ce stade-ci). La liste n’est pas exhaustive, elle est essentiellement issue de mon expérience, d’autres pourront probablement la compléter.
Des textes il y en a beaucoup, de toutes sortes, difficile de voir des traits communs à tout ce qui est écrit, si ce n’est peut-être la longueur. Longueur nécessaire parfois, parce que beaucoup de choses changent, et qu’il devient important de faire un peu le tour, de tout réinterpréter. Mais aussi une longueur qui parfois ressemble un peu à la logorrhée d’une crise de panique, répéter tout ce qu’on entend sans pouvoir s’arrêter ni comprendre ce qui arrive. D’où notre choix ici de tenter quelque chose de plus simple, plus austère, et plus court. D’où cette analyse en trois points qui pourrait nous aider à nous orienter dans ce flot de textes, d’images, d’émotions, de paroles, mais à chacun de faire à sa manière.
Analyse visible également sur le blog : http://sortirdelanormale.hautetfort.com
Un peu partout il est question du savoir des gens, de ce que l’éducation populaire pourrait en faire. Cette analyse n’a qu’une ambition limitée, poser le problème d’une manière un peu différente,en le reliant au sens commun, cela peut être utile dans la pratique.Dans la situation actuelle, où il est demandé à tout le monde d’obéir aux experts, où le discours officiel est qu’être responsable signifie accepter ne rien savoir d’utile, la question est peut-être encore plus importante, ou du moins plus visible.
Peut-être qu’il s’agit d’aider les pauvres à être pris au sérieux, en purgeant leurs discours des fictions contre-productives pour leurs intérêts… Mais on peut aussi formuler l’hypothèse contraire : dans un certain mode de pouvoir, les histoires, les fictions, sont une affaire trop sérieuse, il est important de les maîtriser, pour maîtriser les gens. C’est cette hypothèse qu’on tentera de développer ici à partir d’un texte classique : les Contes de Perrault. Dans ce livre emblématique par la portée qu’il a eue et qu’il continue à avoir – car ces histoires, nous les connaissons tous – il est question de s’approprier du commun, en écrivant des histoires qui, jusque-là, étaient racontées oralement. Rien de définitif dans notre travail, le soupçon qu’il y a quelque chose à prendre en compte. Car, si la question n’est pas neuve, elle prend aujourd’hui une importance singulière étant donné le nombre de dispositifs destinés à profiler les clients, les usagers, les citoyens, et l’importance que ces dispositifs ont acquise.
Le déterminisme social est un concept assez encombré de définitions peu satisfaisantes, d’images, d’opinions, de ressentis, de résultats d’enquêtes sociologiques plus ou moins pertinentes… et c’est peut-être ce qui en fait l’intérêt ici. C’est un concept flou mais, du point de vue de l’éducation populaire, dont le travail est notamment de se confronter à ces connaissances diffuses, il est un point de départ, une problématique pertinente. C’est à partir de cette problématique que nous tenterons d’appréhender les changements produits par l’intelligence artificielle lorsqu’elle s’applique au social.
En lisant un livre remarquable sur l’histoire du travail social (La police des familles de Jacques Donzelot), nous avons été interpellés par quelques éléments sur la place attribuée aux femmes dans le travail social naissant. Dans ce texte, on exposera quelques éléments de ce discours, qui font écho à beaucoup de pratiques encore d’actualité. Nous nous proposons de les investiguer dans la suite de notre travail, dont ce texte représente la première étape.
Le monde va collapser, tout mène au collapse et, en retour, le collapse explique tout, voici le dernier avatar d’une certaine manière de faire de l’éducation populaire par simplification. Nous prendrons cet exemple pour tenter de développer une autre manière d’appréhender le monde. Comprendre avec quel mode de savoir on arrive à ce genre de simplification, et surtout passer longuement en revue les autres modes de savoir, ceux qui sont délégitimés, dévalorisés, en gardant toujours comme préoccupation centrale l’action possible.
Penser l’action sans s’éloigner de l’action… Éviter la coupure entre action et pensée : le moment où on croit savoir ce qui est bien sans pouvoir agir, ou son frère jumeau, le moment où on s’agite sans savoir ce qu’on fait. Éviter encore plus un dispositif de pouvoir où quelqu’un conçoit l’action et un autre l’exécute. Nous regarderons deux exemples, en apparence assez éloignés : le concept de « Belle âme » fabriqué par Hegel et celui de « Nettoyer avec les yeux » fabriqué par des travailleuses du nettoyage. Ils ont en commun le fait de ne pas céder à cette coupure entre action et pensée, et du coup d’éviter l’impuissance qui s’ensuit, on verra comment. La tension entre ces deux concepts est peut-être aussi une manière de rencontre possible, sans hiérarchie.